La femme à la cigarette, aux yeux brillants et maquillés, fume. L’autre, celle de gauche, exhale un soupir, baisse le regard. Un de ses pieds semble animé d’un mouvement circulaire et nerveux. Puis, comme quelqu’un qui veut changer de sujet, elle dit :
- Pas de bagages… tu n’as pas de bagages …?
- Des bagages? Non, je ne voyage pas.- Ah, tu attends quelqu’un…
- Oui, quelquefois, le vendredi, je viens attendre ma fille qui fait des études ailleurs et viens passer le week-end avec moi.
- Oh, c’est mignon, ça !
- Oui, j’aime bien, la joie parfois, et la tristesse aussi.
- Je n’ai pas d’enfants, mais je ne peux imaginer la moindre tristesse dans ces cas-là…
- Ce n’est pas ce que je veux dire, c’est que je la voie peu et j’ai de la tristesse quand elle repart, elle n’est qu’une enfant…
- Quelle âge ça lui fait ?
- 10 ans et quelques mois-
Oui, elle est jeune… Elle voyage seule ?
- Oui, son père la met dans le bus et je viens la chercher ici, c’est devenu un rituel dans nos vies, désormais.
- Ah, vous avez divorcé…
- Non, je ne me suis jamais mariée. Toujours célibataire.
- Et comment cela se fait que tu n’habites pas avec ta fille ?
- Euhhh…! Bon… C’est que...
- Oh, excuses-moi… je ne voulais pas être indiscrète… j’ai eu quelques jours, disons difficiles, et je n’ai pas toute ma tête
- Ne t’en fais donc pas, ce qui se passe c’est que je n’ai jamais voulu m’occuper de ma fille, non pas par manque d’envie... c’est que je ne voulais pas être mère… je ne sais pas si tu comprends ça, c’est… complexe… je ne devrais peut-être pas te parler de ces choses-la…
- Mais, je te comprends, cela arrive. Regarde-moi ; moi, toute seule et mes valises et rien à raconter.
- Je suis sûre que tu as des choses à dire. Ecoute, je vais te dire quelque chose, j’espère que je ne vais pas te choquer…
- Oui...?- Je viens souvent ici et ce n’est pas la première fois que je te vois, je t’ai aperçue bien des fois- T’es sérieuse...?
- Oui- Bon, c’est normal de passer par ici, si on veut voyager, non?
- Oui, bien sûr, ce n’est pas ça. Ce qui me frappe, c’est de te voir ici si souvent, si seule, si rêveuse, si comme aujourd’hui, comme si quelque chose, un souci, un chagrin, te prenait vraiment la tête. Peut-être... oui, peut-être que ce sont des idées à moi, mais je t’ai observée, j’avais un peu de temps, j’ai pensé que nous pouvions partager le temps d’une cigarette, j’espère que je ne t’ai pas dérangée, je voulais simplement parler avec toi.
- Je comprends et il n’y a pas de mal. C’est vrai que je viens souvent ici attendre, avec mes valises et pas toujours pour aller quelque part. Oui, parfois je n’ai nulle part où aller. Quelquefois, ici, je pense ou je rêve des heures durant. J’aime être là où je ne suis personne pour personne sans rien avoir à justifier… à personne !
- Oui, c’est une sorte d’endroit idéal pour cela. Ici, personne ne reste, pas même moi. Tout passe.-…
- ¿Et, aujourd’hui, tu voyages?
- Oui, aujourd’hui, oui, mais j’ai encore du temps devant moi.
- Si ça ne te gêne pas, j’aimerais rester avec toi, le bus de ma fille ne va pas arriver tout de suite.
- Oui, pourquoi pas… nous pourrions parler, ça ne doit pas être désagréable, après tout.
Et elle et elle ont parlé infatigablement. Quelque chose semblait naître au creux de leurs paroles. Et ce quelque chose était chaque fois plus personnel. Jamais elles n’auraient rien pu imaginer de semblable, tellement il leur semblait évident à chacune que son destin devait la conduire vers un autre ailleurs, certainement différent, certainement parallèle mais certainement opposé. Elles sentaient quelque chose, comme un désir de rendre l’après-midi plus limpide. D’ensoleiller leur vies d’un éclair ou d’un mirage. Car pour elle et pour elle avoir de la compagnie cela voulait dire rompre un peu les habitudes. Peut-être qu’elle et elle se retrouvaient au moment précis où deux vies qui savent chercher trouvent la complicité qui s’impose.
Et sur ce banc de gare routière le temps a fini par passer, l’heure fatidique est arrivée, l’attente était finie. Elle a dû prendre ses valises, partir loin de ce moment. Elle embrassa elle en lui disant à bientôt. Elle et la femme à la cigarette se sont promises de se revoir, de se raconter leurs vies. Elles ont échangé leurs numéros de portables en déposant sur cet échange une sorte de promesse de futur. Elles savaient déjà que dans l’échiquier de leur avenir de multiples cases étaient à remplir, des vies à compléter, des moments à mettre en doute, à exister, en définitive. Et malgré cela, elles ne se sont jamais téléphonées. De temps à autre, certains vendredis, elles ont de nouveau coïncidé dans la gare routière. Elle triste et souhaitant fuir. Elle pour attendre sa fille.
Sur un banc de gare routière, le temps passe aussi pour elle, pour elle et pour leurs conversations de elle à elle.
Plusieurs mois après, elle changea de chaussures, abandonnant ses sandales à peine visibles pour des mocassins sable et la robe imprimée aux tons rose pour des pantalons très serrés. Elle délaissa sa montre-bracelet et adopta les sourires matinaux qu’elle recevait quand elle décidait de rester. Ses valises sont devenues plus légères et elle ne voyageait presque plus toute seule. Elle n’a plus besoin d’accrocher ses regards à une vitre en mouvement. Un après-midi de dimanche semblable à beaucoup d’autres et néanmoins tout à fait unique, elle prend d’une main ses cheveux et de l’autre elle ouvre de part en part la fenêtre sur la rue. Elle exhale un soupir. Elle dit :
- Comment t’appellerais-tu si tu pouvais choisir un autre prénom ?
- ¿Pourquoi me le demandes-tu?
- Histoire de te poser une question. J’ai ouvert la fenêtre et j’ai vu passer un tas de monde que je ne connais pas. Je me sens incapable de deviner tous ces prénoms, mais pourrais très bien…
- ¡Donner un prénom à chacun!
- C’est cela. Et toi, quel prénom serait le tien ?
- Je ne sais pas, laisse-moi penser, il ne faut pas improviser.
- Ok… laisse béton !
- Non, non, ça m’intéresse, d’après mon visage, quel pourrait être mon prénom?
- Gisèle ! Tu as une tête à t’appeler Gisèle.
- Gisèle? Et... pour quoi?
- C’est un prénom court, clair et précis. Tout comme toi.
- Tu me trouves courte et précise?- Ouais, mais plutôt solide. Forte et courageuse, c’est cela. Et moi, de quel prénom ai-je l’air ?
- Margot.
- Margot…? J’aime, j’aime beaucoup.
- Et cela te va bien.
- A partir de maintenant, je serai Margot et toi Gisèle.
- Je ne sais pas où nous mènera ton idée, mais je me sens d’humeur à l’adopter. Allons-y !- Allons-y, Gisèle est un joli nom, il te ressemble.
- C’est bon, je prends !
Elle et elle se sourient. Margot cherche des glaçons dans le frigo, elle aime l’eau froide, elle agit comme s’il s’agissait d’un concours d’endurance. Gisèle est accoudée à la fenêtre, depuis un moment, elle se tait, peut-être absorbée par le mouvement des passants et des voitures. Margot boit, elle se sent bien, enfin elle est bien. Gisèle se rend compte qu’elle n’a pas fumé depuis longtemps et a envie d’une cigarette, comme si pour dire des choses importantes, une cigarette était aussi très importante. Gisèle ne s’est pas maquillée aujourd’hui, elle n’a pas attaché ses cheveux non plus, elle marche pieds nus, pudiquement, comme si elle marchait au pas, lentement pour ne pas se tromper. Dehors, toujours de la vitesse et rien que la vitesse. Pourtant, il n’y a pas beaucoup de bruit. Mais tout va de plus en plus vite. Margot s’approche de Gisèle, elles s’embrassent.
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dimanche 4 avril 2010
jeudi 16 juillet 2009
Chapitre 1: Dans le terminal de la gare routière
Elle et elle. Parfois, elles ont des choses à se dire quand elles se retrouvent. De nouvelles choses. C’est comme une condition première avant un malheur, une joie, du temps pour soi. Parler pour parler. Ressentir, car c’est ainsi qu’on leur a dit que ce devrait être. Tu naîtras, et après le premier cri, tu sauras que tu es née pour ressentir, pour t’émouvoir de ces choses qui n’intéressent
Elle et elle, une formule douteuse. Depuis qu’elles sont des enfants personne d’autre, on leur parle avec mesure, on les prévient : si tu fais un pas, ce doit être le bon, le beau, celui qui convient à l’innocence des regards. Il ne faut pas les blesser, les regards. Il ne faut pas crier. Elles doivent ressembler à des poupées en porcelaine derrière une vitre toujours propre.
Elle et elle se retrouveront. Seront les meilleures amies du monde, lorsqu’une apprendra l’autre à ne pas glisser dans la cour quand elles courent. Elles s’essuieront mutuellement les larmes lorsque, des années s’étant écoulées, quelque chose viendra qui leur fendra le cœur. Car ce qu’elle et elle ont le plus, c’est bien du cœur.
Elle et elle fonderont une famille. Elle sera heureuse. Elle peut-être pas. Elles se retrouveront de temps en temps. Et elles souriront, se parleront. Auront des choses à se dire, ces nouvelles choses que l’on dit aux retrouvailles. Parfois d’autres elle et elle viendront, car c’est comme une condition première avant un malheur, une joie ou du temps libre. Parler pour parler. Ressentir, car c’est ainsi qu’on leur a dit que ce devrait être.
Il y a des moments où elle s’assoit dans un banc du terminal avec pour toute barricade une paire de valises et des lunettes de soleil. Elle n’a que faire de la lumière, de la chaleur ou du soleil, avec sa robe rose à fleurs, ses sandalettes fines à peine visibles, son sac blanc si grand, si près du cœur, sa montre-bracelet, ses cheveux en cascades sur le sein qui s’insinue, sa bouche comme entr’ouverte depuis longtemps. Est-ce qu’elle respire? Voilà le genre de questions qu’elle n’aime pas.
Qui ne la font pas sourire du tout. Du tout. Elle n’a pas marqué “sourire” dans la colonne “à faire”. Probable qu’elle fermerait la bouche ou croiserait ses jambes entendant par là que sa vie se passerait de prétextes désormais. Elle attend. Depuis une heure, elle attend. Son ticket lui a appris qu’elle a encore des heures à attendre.
Elle a choisi de voyager, chercher le refuge de la vitre pour mieux suivre le mouvement de la route, car si en regardant au dehors elle voit passer les kilomètres, elle sentira aussi que son dedans avance, se déplace. Elle ne pense à aucune ville en particulier, personne ne l’attend au prochain arrêt.
Elle ne pense pas changer de route. Or, une femme s’approche d’elle, s’arrête face à elle et lui offre une cigarette, comme s’il s’agissait d’un déjà vieux rituel existant entre elles.
Elle, cette femme, est grande et mince, les cheveux en queue de cheval maintenus et libres telle une cascade d’ébène. Elle porte des jeans et des hauts talons noirs. Elle porte une blouse verte à manches courtes serrée à la taille. Elle porte plusieurs colliers alors que dans un petit sac assorti à la couleur de ses chaussures il semble y avoir, en plus des cigarettes, bien des secrets. Ses yeux maquillés, brillants, sont comme un défi. Sa peau blanche semble avoir échappé aux rigueurs de l’été. Elle parle, elle sourit, elle offre une cigarette.
- Non, merci, je ne fume pas.
- Bon. Est-ce que je peux m’asseoir?
- Mais, certainement !. Laisse-moi juste déplacer mes valises, elles sont encombrantes...
- Tu veux que je t’aide?
- Non, laisse, je ne manque pas de force.
- Bien ! Vraiment... tu ne veux pas une cigarette?
- Non, merci. Voilà ! Tu peux t’asseoir maintenant
- Merci ! C’est très aimable à toi. Elle ne te gêne pas, la fumée, vraiment...?
- Non.
- Bon. Qu’est-ce que tu fais ici?
- Ce que tout le monde fait ici, attendre, que peut-on faire d’autre... ici…
- Oui, effectivement ! Moi aussi, je viens pour attendre…
Elle et elle, une formule douteuse. Depuis qu’elles sont des enfants personne d’autre, on leur parle avec mesure, on les prévient : si tu fais un pas, ce doit être le bon, le beau, celui qui convient à l’innocence des regards. Il ne faut pas les blesser, les regards. Il ne faut pas crier. Elles doivent ressembler à des poupées en porcelaine derrière une vitre toujours propre.
Elle et elle se retrouveront. Seront les meilleures amies du monde, lorsqu’une apprendra l’autre à ne pas glisser dans la cour quand elles courent. Elles s’essuieront mutuellement les larmes lorsque, des années s’étant écoulées, quelque chose viendra qui leur fendra le cœur. Car ce qu’elle et elle ont le plus, c’est bien du cœur.
Elle et elle fonderont une famille. Elle sera heureuse. Elle peut-être pas. Elles se retrouveront de temps en temps. Et elles souriront, se parleront. Auront des choses à se dire, ces nouvelles choses que l’on dit aux retrouvailles. Parfois d’autres elle et elle viendront, car c’est comme une condition première avant un malheur, une joie ou du temps libre. Parler pour parler. Ressentir, car c’est ainsi qu’on leur a dit que ce devrait être.
Il y a des moments où elle s’assoit dans un banc du terminal avec pour toute barricade une paire de valises et des lunettes de soleil. Elle n’a que faire de la lumière, de la chaleur ou du soleil, avec sa robe rose à fleurs, ses sandalettes fines à peine visibles, son sac blanc si grand, si près du cœur, sa montre-bracelet, ses cheveux en cascades sur le sein qui s’insinue, sa bouche comme entr’ouverte depuis longtemps. Est-ce qu’elle respire? Voilà le genre de questions qu’elle n’aime pas.
Qui ne la font pas sourire du tout. Du tout. Elle n’a pas marqué “sourire” dans la colonne “à faire”. Probable qu’elle fermerait la bouche ou croiserait ses jambes entendant par là que sa vie se passerait de prétextes désormais. Elle attend. Depuis une heure, elle attend. Son ticket lui a appris qu’elle a encore des heures à attendre.
Elle a choisi de voyager, chercher le refuge de la vitre pour mieux suivre le mouvement de la route, car si en regardant au dehors elle voit passer les kilomètres, elle sentira aussi que son dedans avance, se déplace. Elle ne pense à aucune ville en particulier, personne ne l’attend au prochain arrêt.
Elle ne pense pas changer de route. Or, une femme s’approche d’elle, s’arrête face à elle et lui offre une cigarette, comme s’il s’agissait d’un déjà vieux rituel existant entre elles.
Elle, cette femme, est grande et mince, les cheveux en queue de cheval maintenus et libres telle une cascade d’ébène. Elle porte des jeans et des hauts talons noirs. Elle porte une blouse verte à manches courtes serrée à la taille. Elle porte plusieurs colliers alors que dans un petit sac assorti à la couleur de ses chaussures il semble y avoir, en plus des cigarettes, bien des secrets. Ses yeux maquillés, brillants, sont comme un défi. Sa peau blanche semble avoir échappé aux rigueurs de l’été. Elle parle, elle sourit, elle offre une cigarette.
- Non, merci, je ne fume pas.
- Bon. Est-ce que je peux m’asseoir?
- Mais, certainement !. Laisse-moi juste déplacer mes valises, elles sont encombrantes...
- Tu veux que je t’aide?
- Non, laisse, je ne manque pas de force.
- Bien ! Vraiment... tu ne veux pas une cigarette?
- Non, merci. Voilà ! Tu peux t’asseoir maintenant
- Merci ! C’est très aimable à toi. Elle ne te gêne pas, la fumée, vraiment...?
- Non.
- Bon. Qu’est-ce que tu fais ici?
- Ce que tout le monde fait ici, attendre, que peut-on faire d’autre... ici…
- Oui, effectivement ! Moi aussi, je viens pour attendre…
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